Mille et une raisons de légitimer Israel (1/2)
-----
Sionisme et vérité: plaidoyer pout l'Etat juif
Lors de la venue du président israélien en France en février 2004, le porte-parole de l’Elysée publia un communiqué pour confirmer l’attachement de la France à la légitimité de l’Etat d’Israël[1]. Quatre mois plus tard, Michel Rocard déclarait lors d’un discours prononcé à la Bibliothèque d’Alexandrie : « L’origine du problème palestinien est la promesse donnée par les Anglais aux Juifs de fonder un Etat-nation . Ce fut une erreur historique »[2].
Ces deux déclarations prouvent que la légitimité même de l’Etat d’Israël ne va pas de soi pour les dirigeants français. Quelle eût été la réaction de la France si le porte-parole de la présidence israélienne avait publié un communiqué confirmant l’attachement d’Israël à la « légitimité » de la République française ? Et comment la France aurait-elle réagi si un ancien Premier ministre israélien avait situé l’origine des guerres franco-allemandes dans l’établissement de l’Etat-nation français ?
Pourquoi Israël est-il le seul Etat-nation dont la légitimité continue d’être mise en cause ?
Après tout, il existe aujourd’hui dans le monde des Etats à la fois récents, artificiels et instables dont la seule « contribution » à l’humanité consiste dans une série interminable de guerres et de massacres ethniques. Mais personne ne s’interroge sur la légitimité du Soudan, de la République démocratique du Congo ou du Rwanda. Ce qui ne signifie bien entendu pas que ces Etats soient illégitimes ou qu’il faille démanteler tous les Etats militairement violents, historiquement incohérents et culturellement muets. Mais on constate simplement que les Etats ratés, les Etats voyous et les Etats fantoches, eux, ne font pas l’objet d’une remise en question. Au contraire, la communauté internationale a récemment élu le Soudan à la commission des droits de l’homme des Nations unies, alors même que le gouvernement de Khartoum est en train de perpétrer un génocide à l’encontre des chrétiens soudanais. De même que la Syrie qui soutient le terrorisme chiite et occupe le Liban depuis trente ans est actuellement membre du Conseil de sécurité…
De l’autre côté, vous avez le plus ancien peuple du monde, un peuple persécuté, humilié et massacré pendant deux mille ans d’exil, auquel son pays sert d’unique refuge ; un peuple sans égal par son apport culturel à l’histoire de l’humanité ; le seul Etat fondé sur une tradition de plus de trois mille ans ; le seul pays où des réfugiés faibles et démunis ont fait fleurir le désert, fondé une démocratie dans une région totalitaire, gagné toutes les guerres provoquées par des coalitions de six pays arabes, développé des industries, des technologies et une recherche scientifique améliorant chaque jour la vie de millions d’individus dans le monde ; le seul Etat garant d’une culture, d’une religion et d’un message qui sont au fondement de la civilisation occidentale et de la foi partagée par deux milliards d’être humains; le seul Etat au monde à avoir renoncé à des gains territoriaux acquis dans des guerres d’autodéfense au nom de la paix avec ses voisins.
Cet Etat, c’est l’Etat d’Israël, mais lui, et il est seul dans ce cas, doit en permanence justifier de son existence.
Nationalisme et démocratie : il n’y a pas d’exception sioniste
Les Juifs eux-mêmes critiquent le sionisme, qui est le nationalisme juif. Certains courants du judaïsme ultra-orthodoxe s’opposent pour des raisons théologiques à l‘existence d’un Etat juif, mais cette position ne se cantonne pas aux mouvements ultra-orthodoxes. De nombreux intellectuels juifs estiment que le nationalisme juif est incompatible avec l’éthique juive : le peuple juif, tel est l’argument, ne peut pas être la « lumière des nations » et disposer à la fois de pouvoir, car le pouvoir corrompt. L’absence d’un Etat et d’une armée seraient l’ultime garant de la spiritualité et de la moralité juives. L’une des figures de proue de cet antisionisme juif est George Steiner, professeur de littérature comparée aux universités d’Oxford et de Cambridge et penseur de renommée internationale. Ni Juif honteux, ni « Juif antisémite », Steiner est fier de son identité juive, mais il considère que le peuple juif ne peut avoir pour rôle de témoigner de la moralité et de la justice universelles qu’en situation d’exil et d’éloignement du pouvoir. Le sionisme, en conférant aux Juifs du pouvoir, aurait liquidé ce statut de pureté morale et le destin historiquement assigné au peuple juif. Comme beaucoup d’autres intellectuels, Steiner abhorre le nationalisme, mais son opposition au sionisme ne découle pas d’un refus général du nationalisme. Que le nationalisme soit une maladie incurable de tous les peuples ou pas, le peuple juif est le seul peuple qui ne puisse se permettre d’y succomber. Steiner n’est bien entendu pas le seul penseur juif à décrier l’idée d’un pouvoir juif temporel. Dès le début du XXe siècle, les philosophes juifs allemands Hermann Cohen et Franz Rosenzweig avaient développé des théories hégéliennes du « destin » du peuple juif avant la Shoah. Ils pensaient sincèrement que cette même Allemagne qui allait décimer un tiers du peuple juif incarnait le sommet de la culture et qu’elle était, pour les Juifs, la Terre promise. Or, nous ne vivons pas dans un monde idéal, mais dans le monde où six millions de Juifs ont été massacrés : au cœur coeur de l’Europe et en plein cœur coeur du vingtième siècle. La question qui se pose aux Juifs est alors de savoir s’ils préfèrent être parfaitement moraux et morts ou imparfaitement moraux et vivants. Une recherche du délicat équilibre entre idéal et réalité qui est d’ailleurs au centre de la pensée juive : le rôle de l’homme est d’améliorer le monde, pas de s’en détacher. La halakha, la loi juive, vise à introduire un élément de sainteté et de moralité dans le monde réel.
On affirme dans certains milieux intellectuels israéliens que Theodor Herzl, le père fondateur, ne voulait pas d’un Etat juif, mais qu’il préconisait un Etat des Juifs. C’est pourquoi son ouvrage majeur se serait intitulé en allemand Der Judenstaat, l’ « Etat des Juifs ». Or, les traductions anglaise et française de 1896 portent les titres explicites The Jewish State et L’Etat juif, un choix qui n’avait rien de fortuit puisque l’auteur connaissait les deux langues[3]. Par ailleurs, Herzl utilisait dans ses écrits de façon interchangeable les préfixes Juden- (« des Juifs ») et jüdisch (« juif »). Mais que voulait en réalité Herzl au-delà de la sémantique : un Etat à caractère juif ou un Etat neutre où les Juifs seraient majoritaires ?
Herzl était un Juif assimilé qui revint progressivement à ses origines après l’affaire Dreyfus. Sa correspondance et ses mémoires révèlent son attachement au judaïsme : « Dieu n’aurait pas préservé notre peuple aussi longtemps si nous n’avions pas une destin dans l’histoire de l’humanité »[4].
Ce qui ne signifie pas qu’il prônait une théocratie : « Nous saurons confiner les [rabbins] dans les temples, de même que nous saurons confiner les soldats dans les casernes », note-t-il dans l’Etat juif. Parce que ce qui unit les Juifs, ce qui les caractérise en tant que nation, de même que les Allemands ont la langue et les Suisses un territoire, c’est leur foi : « Nous nous reconnaissons comme nation à travers notre foi »[5] ; « notre foi est la seule chose qui nous ait préservés ». C’est pourquoi la tradition juive est « sacrée »[6]. Et donc : « Les rabbins seront les piliers de mon organisation, et je les honorerai. Ils élèveront, instruiront et éclaireront le peuple »[7]. Où encore au troisième congrès sioniste de Bâle : les Juifs pauvres de Russie seront « les meilleurs sionistes, parce qu’il n’ont pas oublié nos traditions et parce que leurs sentiments religieux sont profondément ancrés »[8] .
Herzl ne voulait donc en aucun cas dissocier l’Etat juif du judaïsme. La Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël qu’il a contribué à fonder fait référence à la Bible et proclame que l’Etat réalisera la prophétie biblique du rassemblement des exilés. Le symbole de l’Etat d’Israël est le Chandelier du Temple de Jérusalem ; les fêtes nationales sont les fêtes juives ; l’hébreu la langue du pays ; il y a sur le drapeau national et les avions de l’armée de l’air l’étoile de David ; l’hymne national chante le « peuple libre sur notre terre ».
Certains prétendent qu’un Etat ne peut être à la fois juif et démocratique. C’est faux. Un Etat peut être démocratique sans qu’il y ait complète neutralité quant à son identité culturelle, ethnique et religieuse. L’Etat juif est le seul Etat du Moyen-Orient où des députés arabes siègent dans un parlement démocratiquement élu et où des juges arabes siègent dans des tribunaux (dont la Cour suprême ) indépendants du pouvoir exécutif. Israël promeut, comme beaucoup d’autres Etats, une identité nationale spécifique sans qu’il y ait pour autant discrimination entre ses citoyens, Juifs ou Arabes. Le fait que les Arabes israéliens ne se reconnaissent pas dans le drapeau et l’hymne du pays ne les empêche pas d’être des citoyens à part entière et de participer pleinement à la vie politique de leur pays. Qu’ils soient relativement désavantagés, idéologiquement et culturellement, handicapés par rapport à la majorité juive renvoie exactement au statut des minorités dans tous les autres Etats-nation démocratiques.
L’un des fondements de l’État juif est la Loi du retour. D’aucuns la qualifient de discriminatoire et raciste parce qu’elle confère aux seuls Juifs le droit automatique d’immigrer en Israël et de devenir citoyens israéliens. Mais il n’y a là nulle discrimination : la loi israélienne accorde automatiquement la citoyenneté à tout enfant né en Israël de parents israéliens, que ceux-ci soient juifs, arabes, druzes ou bédouins. Par ailleurs, tout non-Juif peut faire une demande d’immigration et de naturalisation. Israël a comme chaque pays souverain le droit d’accepter ou de rejeter pareille demande. Il n’y a aucun pays qui accorde automatiquement le doit d’immigration et de citoyenneté à quiconque le demande.
Le principe de rapatriement dans un Etat-nation est reconnu par le droit international. La résolution des Nations unies qui approuvait en 1947 l’établissement d’un Etat juif était destinée entre autres à permettre aux Juifs de contrôler l’immigration dans leur propre pays. Israël n’est par le seul Etat qui entretienne des relations privilégiées avec une importante diaspora et disposant d’une « loi du retour ». Pas moins de neuf pays européens : l’Autriche, la Belgique, la Grèce, la Hongrie, l’Italie, la Roumanie, la Russie, la Slovaquie et la Slovénie ont des lois qui octroient un statut privilégié aux membres de leur groupe ethnique vivant en dehors du pays avec une nationalité étrangère. Par exemple le droit grec attribue des droits privilégiés aux « Grecs ethniques » ( article 108 de la constitution ) ; la Grèce est également à l’origine d’une initiative visant à offrir la citoyenneté grecque aux quelque 300 000 Albanais d’origine grecque vivant en Albanie. La Russie a voté une « loi du retour » en 1999 : tout russe de souche devient automatiquement citoyen russe lors de l’immigration en Russie.
Le Conseil de l’Europe a adopté les recommandations de la « commission de Venise » (à propos du statut des hongrois d’outre-frontières) : les relations normées et préférentielles entre pays d’origine et diaspora sont compatibles avec le droit international tant qu’elles ne portent pas atteinte à la souveraineté des pays hôtes. Autrement dit, l’Europe elle-même a récemment légitimé les principes d’appartenance nationale et ethnique.
Les Etats-nation démocratiques – et Israël parmi eux – favorisent donc les intérêts de leur majorité sans pour autant nier les droits de leur(s) minorité(s). Quiconque appelle au démantèlement de l’Etat juif parce que les Arabes y sont en position de relatif désavantage handicap se doit, au nom de la logique, de l’honnêteté et du bon sens, d’exiger celui de tous les Etats-nation où vivent des minorités et le remplacement de celles-ci par des fédérations bi- ou multinationales, voire par des Etats strictement indifférents à cet égard, tant au plan idéologique qu’au plan culturel.
Ceux d’entre les Européens qui affirment que le concept d’Etat juif est dépassé, mais appliquent le même raisonnement à leur propre pays, sont au moins logiques. Pour eux, c’est le concept même d’Etat-nation qui est périmé et qui doit faire place à celui de fédération européenne post- et supranationale. L’Europe aurait déjà atteint cette phase postnationale où la nation, tout comme l’Etat-nation, appartient déjà à l’histoire. Ce qui n’est à l’évidence pas l’opinion des Basques, des Catalans, des Corses, des Ecossais, des Wallons et des Flamands.
D’autres préfèrent s’inscrire dans la contradiction. C’est le cas député arabe à la Knesset Azmi Bishara lequel suit les « théories critiques » du modèle national d’un Benedict Anderson : la nation ne serait pas une « donnée naturelle » [9]. Et-ce à dire que tous les nationalismes seraient artificiels et illégitimes ? : « Non, l’idéologie et l’identité nationale font partie intégrante de la modernisation sociale. Je suis moi-même un nationaliste arabe »[10]. La critique ne vaut donc que pour le nationalisme juif ; tous les nationalismes sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres.
Les fondements de l’Etat juif
Contrairement aux Anglais en Amérique ou aux Français en Algérie, les Juifs ne furent pas des colons. Ils n’avaient pas de métropole, vivaient comme des étrangers minoritaires dans tous les pays du monde, ne représentaient les intérêts d’aucune puissance coloniale, n’avaient jamais été souverains qu’en terre d’Israël et n’avaient jamais cessé de considérer cette terre comme la leur. Les puissances coloniales, par ailleurs, étaient opposées au projet sioniste et si les Britanniques publièrent la Déclaration Balfour en 1917, ce fut pour trahir leurs engagements dès 1922.
La vraie question est de savoir si l’émergence d’une nouvelle idéologie ou d’une nation nouvelle justifie la fondation d’un Etat lorque l’Etat à venir porte atteinte aux droits d’une autre nation. L’opinion la plus répandue à cet égard est à l’évidence que oui : personne n’irait remettre en cause l’existence des Etats-Unis parce que leurs fondateurs ont expulsé ou tué les Indiens autochtones. Et quant à la nouveauté des Etats, il n’est pas de pays qui ne soutienne aujourd’hui l’établissement d’un Etat palestinien alors que le concept même de peuple palestinien est récent. D’autant que le penseur et célèbre historien de l’orientalisme palestinien, Edward Saïd, le reconnaît lui-même : « Le nationalisme palestinien est fondé sur l’expulsion des Israéliens »[11].
Pourquoi donc remettre en question la légitimité du seul Etat juif ? La réponse la plus courante est que les Juifs ne peuvent se permettre de faire un « comeback » historique sur le dos des Arabes. Veulent-ils un Etat ? Qu’ils aillent s’installer sur un lopin de terre australien ou canadien , cela nous épargnera un conflit sans issue au Moyen-Orient. Il est compréhensible, tel est l’argument, que les Juifs, après la Shoah, aient besoin d’un pied-à-terre quelque part dans le monde, mais ils doivent aussi comprendre qu’on ne peut réclamer la propriété d’un bien abandonné depuis si longtemps et occupé entre-temps par de nouveaux locataires. Quitte à tolérer ce « fossile », comme le suggérait « plaisamment » l’historien Toynbee, que ce soit dans un musée d’histoire naturelle !
Une argumentation curieusement avancée par ceux qui se font en même temps les avocats zélés de « droit au retour » des Palestiniens et veulent que quiconque a été expulsé de sa maison doit pouvoir rentrer chez lui, quelle qu’ait été la durée de l’exil. Un raisonnement qui tiendrait donc pour les Palestiniens, mais pas pour les Juifs. Sans compter que ceux qui déclarent les Juifs étrangers en Terre Sainte ne les considèrent pas non plus comme de « vrais Français » ou de « vrais Russes ». Or, si les Juifs sont étrangers aussi bien en « Palestine » qu’en diaspora, on se demande où ils seront chez eux !
Certains français illustres comprirent que le retour des Juifs sur leur terre n’était que justice. Jean Racine « Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière. Quitte les vêtements de ta captivité. Et reprends ta splendeur première. Les chemins de Sion à la fin sont ouverts. Rompez vos fers, Tribus captives ; Troupes fugitives, Repassez les monts et les mers : Rassemblez-vous des bouts de l’univers » (Esther, Acte III, scène IX).
Jean-Jacques Rousseau « Je ne croirai jamais avoir bien entendu les raisons des Juifs, qu’ils n’aient un Etat libre, des écoles, des universités, où il puissent parler et disputer sans risque. Alors seulement nous pourrons savoir ce qu’il ont à dire » (La Profession de Foi du vicaire savoyard).
Napoléon Bonaparte en 1799 à quarante kilomètres de Jérusalem : « Réveillez-vous Israélites ! L’heure est venue de réaliser votre indépendance politique comme nation parmi les nations ! ».
Ces grands Français connaissaient leur histoire d’Israël. Ils savaient que le nom « Palestine » vient de Philistins, un peuple de la mer Egée qui s’était installé au douzième siècle avant l’ère chrétienne sur la côte orientale de la Méditerranée. Lorsque les Romains écrasèrent la révolte des Juifs au deuxième siècle de l’ère chrétienne, ils tentèrent d’effacer toute mémoire juive en rebaptisant justement la Judée Palestina, du nom de leurs ennemis. D’où le mot arabe Filastin..
Or, les Hébreux avaient conquis la terre de Canaan qu’ils rebaptisèrent Eretz Israel mille trois cents ans avant l’ère chrétienne. Ils y vécurent en confédération tribale jusqu’à l’unification sous la première royauté de Saül. David, fils de Saül, établit la capitale d’Israël à Jérusalem mille ans avant l’ère chrétienne. Son successeur, Salomon, construisit le Temple de Jérusalem ; il laissa un royaume centralisé et fermement établi.
Après la mort de Salomon, le pays était divisé entre le royaume du Nord (Israël) et celui du Sud (Judée). Le royaume d’Israël fut détruit par les Assyriens en l’an 722 et celui de Judée par les Babyloniens en 587 avant l’ère chrétienne. Un demi-siècle plus tard, le roi de Perse Cyrus permit aux Juifs de revenir en Israël et d’y rebâtir le temple de Jérusalem. Alexandre le Grand repoussa les Perses et conquit la Judée en 332 av. J.C. Les Juifs se révoltèrent en 167 contre la dynastie hellénistique et ils rétablirent un Etat autonome en 142. Rome conquit la Judée en 63 av. J.C. et y instaura un régime juif vassal. Le royaume d’Hérode était directement soumis à Rome et les Juifs se soulevèrent en l’an 66 de notre ère. La « Guerre des Juifs » relatée par Flavius Josèphe s’acheva avec la destruction du Second Temple par les Romains en 70. Bar Kokhba organisa une seconde révolte en 132 et celle-ci fut écrasée par les Romains en 135. Après la division de l’Empire romain deux siècles plus tard, Byzance règna sur les Juifs soumis jusqu’à l’invasion arabe de 634-640. Les croisés s’emparèrent de la Terre Sainte en 1099 pour la « libérer » des musulmans , mais le royaume franc s’effondra avec la victoire des Mamelouks en 1291.Les Ottomans prirent la région en 1517 et la dominèrent jusqu’à l’installation des Britanniques en 1917. Les Britanniques quittèrent eux-mêmes la Palestine en 1947 et les Juifs y établirent leur Etat la même année.
De tous les peuples qui se sont succédés en Judée depuis la destruction du Second Temple par les Romains, seuls les Juifs sont encore là. Après la conquête de Canaan, ils ont souvent été privés de leur indépendance, mais leur présence n’a jamais été effacée et ils ne se sont jamais départis d’un attachement viscéral, évoqués plusieurs fois par jour dans les prières, à ce pays. Même au lendemain de la révolte de Bar Kokhba et de la répression violente qui suivit, les Juifs continuèrent de constituer une majorité dans leur pays et ils y jouissaient encore d’une certaine autonomie. A preuve que lorsque l’empereur Caracalla décida en 212 d’octroyer la citoyenneté romaine à ceux de ses sujets qui avaient un pays, les Juifs l’obtinrent. Pas de doute à Rome, à l’époque, que la Palestine était le pays des Juifs. C’est à l’époque des Romains, puis de Byzance, que furent composés en Judée la Mishna et le Talmud de Jérusalem. Les Juifs ne cessèrent d’ailleurs pas de combattre pour leur indépendance puisqu’une force juive de Judée fut constituée en 614 pour lutter aux côtés des Perses contre les Byzantins[12].
C’est l’invasion arabe qui déracina vraiment les Juifs. Contrairement à leurs prédécesseurs, les Arabes pratiquèrent une politique de colonisation intensive, de confiscation des terres et de démolition des maisons. C’est ce nettoyage ethnique qui fit des Juifs, pour la première fois dans l’Histoire, une minorité en Judée. L’idée reçue, de nos jours, est que les Juifs ont chassé les Arabes de leur terre. Mais historiquement et chronologiquement, ce sont les Arabes qui les chassèrent. Ces derniers devinrent majoritaires au septième siècle, et ce jusqu’au processus de reconquête par les premiers au dix-neuvième siècle. La Reconquista de l’Espagne par les chrétiens mit huit cents ans à se produire. En quoi la reconquête de la Judée par les Juifs, parce qu’elle a pris quatre siècles de plus, aurait moins de légitimité ? Ce serait par ailleurs donner raison à Ben Laden qui attribue l’Espagne aux Arabes. Non que le droit civil de certains pays, entre autres le droit juif, ne reconnaisse pas l’idée de propriété par défaut. Le voleur peut devenir propriétaire du bien volé si la victime a perdu tout espoir de retrouver son bien. Or, les Juifs, précisément, ne cessèrent jamais d’espérer retourner dans leur pays. C’est pourquoi ils refusèrent au demeurant un Etat en Argentine, en Ouganda, au Birobidjan et en Mandchourie.
Cependant, en dépit des efforts déployés par les Romains, puis par les Arabes et les croisés, les Juifs se maintinrent en Judée/Palestine. Leurs principales communautés du premier au dix-neuvième siècle furent : Safed, Tibériade, Hébron, Gaza, Rafah, Ashkelon, Césarée, Jaffa, Acre et Jéricho. Parmi les habitants juifs de Jéricho au septième siècle, il y avait les rescapés des massacres perpétrés par Mahomet contre les tribus juives d’Arabie. Au onzième siècle, les croisés massacrèrent des milliers de gens et de nombreux Juifs de France, d’Angleterre, plus tard d’Espagne, de Lituanie, du Portugal, de Sicile, de Sardaigne, de Rhodes et de Naples s’installèrent en Judée. Dès le douzième siècle, la population juive allait croissant. Au moment de la conquête ottomane, à peu près 10 000 Juifs vivaient à Safed, le communauté de cette ville comptant 15 000 âmes et une académie rabbinique au seizième siècle[13]. D’importantes communautés vivaient à la même époque à Jérusalem, à Hébron et à Acre. Quand on procéda au premier recensement à Jérusalem à l’époque des Ottomans en 1858, il s’avéra que les Juifs y constituaient la majeure partie de la population, les musulmans en représentant moins du quart. Bien avant la première vague d’immigration (aliyah) des Juifs européens en 1882, Jérusalem, Safed et Tibériade étaient des villes (ou plutôt des villages) à majorité juive.
Durant l’occupation ottomane, la vie des Juifs en Judée était intolérable. William Tanner Young, consul britannique à Jérusalem, rapporte le 25 mai 1839 au Foreign Office qu’ils étaient massacrés à Hébron, battus, expropriés à Jérusalem et interdits de prière dans les Lieux saints. Si leurs coreligionnaires d’Europe, du Yémen, d’Irak, de Turquie et d’Afrique du Nord les rejoignirent à la fin du dix-neuvième siècle, c’est que les conditions de vie en diaspora étaient plus terribles encore et parce que ces mêmes Juifs n’avaient jamais perdu l’espoir de revenir dans leur pays.
Les Arabes affirment de nos jours que les Juifs s’emparèrent d’une contrée bien établie, peuplée et verdoyante. Tous les récits de voyage et rapports sur la Palestine du XVIIe au XIXe siècle attestent au contraire d’une région vide de l’Empire ottoman. Henry Maundrell en 1697 : Nazareth, « un village minuscule et sans importance » ; Jéricho, « une bourgade minable et sale » ; Acre, « une désolation »[14]. L’archéologue britannique Thomas Shaw en 1738 : la Terre Sainte «vide, désolée et manquant de tout »[15]. Le comte Volney en 1785 : Nous avons du mal à reconnaître Jérusalem...on y compte environ douze mille habitants »[16]. Alphonse de Lamartine qui visita la région en 1832 écrit dans le Voyage en Orient (1835) qu’à part Jérusalem, il ne rencontra pas âme qui vive et que la Palestine était « le tombeau de tout un peuple ». Ou encore Alexandre Keith en 1844 : « A l’époque de Volney, la Terre Sainte n’en était pas encore arrivée à l’état de désolation totale décrit par les prophètes »[17]. Et puis le consul britannique en Palestine ottomane, James Pinn en 1857 dans un rapport à Londres : « Le pays est à peu près inhabité »[18]. Le compte rendu le plus célèbre de l’état des lieux de la Palestine ottomane à la fin du XIXe siècle et à la veille de la première aliyah est le journal de Mark Twain, témoin oculaire en 1867 :
« Pas un seul village [dans la Vallée de Jezréel] –rien sur trente miles dans les deux sens. Deux ou trois petits groupes de tentes bédouines, mais pas une seule habitation permanente. On peut voyager pendant dix miles sans rencontrer dix êtres humains (…) Déserts sans âme qui vive, collines vides (…) ruine mélancolique de Capharnaüm, stupide village de Tibériade, enterré sous six palmiers (…). Nous arrivâmes à Tabor sans encombre et sans rencontrer âme qui vive tout au long du chemin. Nazareth est désolée (…) Jéricho est en ruine, comme inchangée depuis le miracle de Josué il y a plus de trois mille ans; Bethléem et Béthanie, dans leur pauvreté et leur humiliation, n’ont plus rien pour rappeler qu’elles furent honorées par la présence du Sauveur, ces endroits où les bergers chantaient « paix sur terre, grâce à l’homme » n’abritent pas une créature vivante (…) Bethesda et Horzine ont disparu et les déserts autour d’elles où des milliers d’hommes écoutèrent la voix du Sauveur et mangèrent le pain miraculeux, elles se sont endormies dans une solitude qui n’est plus habitée que par des oiseaux de proie et des renards qui rôdent[19]."
On peut également citer le cartographe britannique Arthur Penrhyn Stanley : « ni signes de vie ni habitations en Judée, sur des distances entières » dans une oeuvre parue en 1862[20].
Voilà pour le pays verdoyant « envahi » par les Juifs en 1882. Au moment où passe Mark Twain, la population de la Palestine ottomane est de quelque 400 000 âmes – Juifs et Arabes confondus. La première vague d’immigration, en 1882, entraîna celle des Arabes de l’Empire ottoman qu’attiraient les perspectives d’emploi fournies par l’infrastructure juive en Palestine. Un fait attesté et durable : « L’immigration arabe en Palestine, depuis 1921, est nettement plus nombreuse que l’immigration juive », déclare par exemple le Président Roosevelt en 1939[21]. C’est que la « communauté juive palestinienne » a lancé une économie dynamique. En 1947, le salaire d’un ouvrier arabe de Jaffa multiplie par deux celui de son collègue de Naplouse. De 1922 à 1947, la population arabe croît dans les villes et régions où les Juifs sont majoritaires : de 290% à Haïfa, de 158% à Jaffa et de 131% à Jérusalem – pour une croissance de 50% en moyenne dans les régions où les Juifs ne sont pas installés[22]. Selon l’historien Ernst Frankenstein, au moins 25% des Arabes qui vivaient en Palestine en 1882 étaient des nouveaux venus ou les descendants des Egyptiens ayant conquis la région en 1831[23].
Objectif-info: Par Navon Emmanuel
Deuxième partie à suivre: http://mais-si-srael.over-blog.fr.over-blog.fr/