Le déclin arabo-musulman par manque de démocratie.

Publié le par mai_si

Des émeutes pour les caricatures de Mahomet du moment, pourquoi pas ne pas oser des émeutes sur le déclin arabo-musulman qui dure depuis le dixième siècle?
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Lettre à une jeune musulmane sur les causes du déclin islamique

par Drieu Godefridi

source : Conscience Politique

 

Chère Soumaya,

 J’ai bien reçu ton courrier sur les causes du déclin islamique. La thèse que tu invoques est partagée par nombre d’auteurs, à commencer par le fondateur du “salafisme”, à savoir que ce qui a permis la grandeur de l’Islam, c’est la foi des musulmans, et que ce qui a provoqué leur chute, c’est la perte de la foi.

 Que la foi des musulmans ait été très intense à l’époque de la grandeur de l’Empire arabe, ce n’est pas contestable. Que cette foi ait joué un rôle dans l’expansion islamique ne l’est pas moins, et cela à un titre double : d’une part, en galvanisant les soldats musulmans, d’autre part, en convertissant les peuples soumis. Il ne faut pas oublier que l’expansion islamique est une colonisation d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire humaine et qui plus est une colonisation qui a réussi.

Lorsque des Nord-Africains cherchent à extirper jusqu’au dernier résidu de la présence européenne dans leurs pays pour mieux retourner aux sources de leur culture, c’est-à-dire, dans leur esprit, l’Islam, ils ne font que se détourner d’une colonisation récente pour retrouver une colonisation plus ancienne. La civilisation proto-Berbère remonte en réalité à 7000 ans avant Jésus-Christ : là sont les racines véritables d’une bonne part des “Arabes” du Nord de l’Afrique (pour ne pas parler de l’Egypte pharaonique).

 Je ne crois pas, par contre, que l’abaissement progressif des arabo-musulmans par rapport à l’Europe soit la conséquence d’une perte de foi. Demande-toi plutôt ce qui a permis à la puissance européenne de s’affirmer.

 En 1252, les Tatars de la Horde d’or, qui venaient de conquérir la Russie, se convertirent à l’Islam. La Russie et une grande partie de l’Europe orientale étaient alors sous domination musulmane. Les Turcs prirent Constantinople en 1453, mettant un terme à ce qui apparaissait alors comme le seul Empire chrétien qui vaille d’être mentionné : l’Europe était perçue, au même titre que l’Afrique, comme une terre peuplée de barbares et d’infidèles qui méritaient à peine que l’on s’intéresse à eux. A la fin du quinzième siècle, les Espagnols achevèrent toutefois la reconquête de la péninsule ibérique ; au seizième siècle, ce fut au tour des Russes de regagner une partie des territoires abandonnés aux musulmans. Ces revers ne modifièrent pas encore fondamentalement la vision du monde que se faisaient les élites de la Sublime Porte. Au dix-septième siècle, des villes comme Belgrade et Budapest étaient toujours gouvernées par des pachas turcs, des pirates barbaresques menaient des raids jusqu’en Angleterre, en Irlande et même en Islande (en 1627), d’où ils ramenaient de pleines cargaisons d’esclaves à l’usage des dirigeants musulmans.

Des observateurs ottomans de l’époque notèrent la présence de plus en plus fréquente, dans les eaux orientales, de navires européens : quoique purement marchande, cette présence les alarmait. Les rapports de force militaires entre la Porte et l’Europe ne subirent pas d’évolution notable au cours du dix-septième, même si la suprématie européenne sur les mers commençait à s’affirmer. Suffisamment, à tout le moins, pour que les Ottomans se fussent décidés à prendre les infidèles européens au sérieux.

 En 1683, les Ottomans firent le siège de Vienne pour la deuxième fois en moins d’un siècle ; la défaite turque fut “calamiteuse”, comme le notait un chroniqueur turc de l’époque. En mars 1684, avec les encouragements du Pape, l’Autriche, Venise, la Pologne, la Toscane et l’île de Malte créèrent la Sainte Ligue pour combattre les Ottomans. La Russie de Pierre le Grand s’unit aux catholiques pour la circonstance ; leurs victoires sur les musulmans furent éclatantes.

 Le déclin ottoman se poursuivit tout au long du dix-huitème siècle, avec parfois de notables retours de flamme (notamment le traité de Prut avec la Russie, en 1711). Il revint à Napoléon Bonaparte, général d’une puissance européenne moyenne, de mettre un terme aux dernières illusions de grandeur ottomane, en s’emparant aisément de l’Egypte en 1798, pourtant située au cœur même du monde musulman.

 Ce fut dans ce contexte de déliquescence de la splendeur ottomane que grandit Jamal al Din al Afghani (1838-1897), le fondateur du “salafisme”. Afghani tentait, comme nombre de ses compatriotes, de répondre à cette simple question : pourquoi ? Pourquoi la décadence de l’Empire ottoman et le triomphe des chrétiens d’Europe ? Réponse d’Afghani : parce que les musulmans s’étaient détournés des saines pratiques de l’Islam véritable, qui avaient fait leur grandeur. Afghani était loin d’être seul, depuis le début du déclin ottoman, à adhérer à ce schéma de pensée. Mais Afghani allait beaucoup plus loin, en théorisant cette analyse. Il professait un Islam inspiré d’un rationalisme dynamique, qui rejette la glose du Fiqh et de ses quatre écoles et rouvrait les portes de l’ijtihad, cet effort de réflexion personnelle sur la révélation coranique. Il ne faudrait pas, cependant, exagérer l’ouverture d’esprit du fondateur du salafisme. Afghani vécut longuement en Europe, à Paris notamment, d’où il ramena la conviction que l’Europe était l’ennemi irrémédiable de l’Islam. Il milita pour un Islam qui accomplit sa renaissance (nahda), seul, loin de toute influence extérieure.

 La vague européenne ne fut pas seulement militaire. Les armées ottomanes n’avaient pas cessé d’être efficaces, en termes traditionnels. Il s’agissait donc moins d’un déclin des armées musulmanes que de progrès fulgurants des armées, et surtout des armes, chrétiennes.

 Le motif essentiel du dépassement de l’Islam par la chrétienté est économique. Les inquiétudes de ces observateurs turcs qui voyaient déferler des armadas de navires marchands européens à destination de l’Orient paraissent bien fondées, non pour la menace que ces navires représentaient en eux-mêmes, mais parce qu’ils étaient le symptôme de la révolution économique à l’œuvre sur le continent européen.

 A l’origine, le café provenait d’Ethiopie, explique par exemple le professeur Bernard Lewis. “Il était acheminé à travers les deux pays qui bordaient la mer Rouge, l’Arabie et l’Egypte, jusqu’en Syrie et en Turquie, et de là exporté en Europe. Le sucre venait de Perse et de l’Inde. Pendant longtemps, le café et le sucre furent importés en Europe soit à travers le Moyen-Orient, soit directement de la région. Puis vint un jour où les puissances coloniales s’aperçurent qu’elles pouvaient cultiver du café et du sucre en quantités plus abondantes et à un prix inférieur dans leurs propres colonies récemment acquises. Elles s’y attelèrent avec tant de détermination et de succès qu’elles se mirent à exporter ces deux produits en terre ottomane. A la fin du XVIIIème siècle, quand un Turc ou un Arabe dégustait une tasse de café sucré, il y avait toutes les chances pour que le café ait été importé de Java, colonie hollandaise, ou d’une des possessions espagnoles en Amérique, et le sucre des Antilles britanniques ou françaises ; seule l’eau chaude était de provenance locale. Au XIXème siècle et au début du XXème, on ne pourrait même plus en dire autant, des compagnies européennes ayant reçu en concession l’approvisionnement en eau et en gaz des villes du Moyen-Orient” (Que s’est-il passé ? , Paris, Gallimard, 2002, p. 69).

 Conscients du rapport entre prospérité et puissance, des souverains et des ministres musulmans ont tenté de semer, chez eux, les graines d’un développement industriel. Des manufactures furent créées, mais la sauce ne prit pas. Cette voie de la modernisation, dans laquelle persista finalement la seule Turquie, constituait l’une des réactions possibles face à la montée en puissance de l’Europe. L’autre était le retour aux coutumes islamiques qui firent leurs preuves au temps de la splendeur de l’Empire arabe. Ce fut cette voie que choisirent le fondateur du salafisme et ses successeurs, et tant d’autres depuis.

 Or il existe un aspect au moins de l’islam qui est radicalement inconciliable avec la modernité : le fixisme normatif. L’écrasante majorité des docteurs de la loi islamique s’entendent depuis mille ans sur ce point : les normes islamiques du vivre en commun ont été arrêtées une fois pour toutes avant le dixième siècle. Ce fixisme normatif est radicalement incompatible avec l’économie de marché, qui suppose de constantes évolutions normatives. Le salafisme revient donc à prôner comme solution au problème du retard de développement des pays musulmans, la cause même de ce problème : l’Islam pur et authentique.

 En espérant que ces réflexions pourront nourrir tes propres réflexions, je te prie d’agréer, chère Soumaya, l’expression de mes cordiales salutations,

Drieu Godefridi
Hayek Institut


Source: sos-islam

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Habermas, ou la quintessence de la vision européenne du monde

Un grand quotidien allemand publiait récemment une opinion du philosophe allemand Jürgen Harbermas à propos des récents événements en Irak. Habitué à participer aux débats de société, Habermas exprime ce qui apparaît comme la quintessence de la vision européenne du monde.

Etudions d'abord la version qu'il esquisse du modèle européen. Le projet européen est celui d'une "domestication de la violence étatique par le droit international". De cette domestication, les Nations Unies doivent être l'instrument privilégié. Certes, reconnaît Habermas, l'ONU se montre encore trop souvent sélective en matière de droits de l'homme, mais elle n'en reste pas moins un jalon essentiel sur la route qui conduira l'humanité à l'état du droit cosmopolitique souhaité par Kant.

Que les Nations Unies élisent à la tête de la Commission onusienne des droits de l'homme un pays à l'expertise aussi indiscutable que la Libye traduit, en effet, une conception "sélective" en matière de droits de l'homme. S'agissant de la domestication de la violence étatique, les références de l'ONU depuis sa création au lendemain de la seconde guerre mondiale sont de la qualité de celles de l'organisme qui l'avait précédée, la Société des Nations (SDN), qui domestiqua avec beaucoup d'autorité la violence étatique de 1920 à 1946, l'une des périodes les plus paisibles de l'histoire de l'humanité.

La définition que propose Habermas de la position américaine prend les mêmes libertés avec la réalité, mais dans le sens, cette fois, d'une caricature gênante pour son auteur. Comparant le projet américain à celui des empires de l'Antiquité qui propageaient, par les armes, les valeurs de leur civilisation au(x) profit/dépens des "barbares", Habermas assimile ce qui ne peut l'être. Les opérations militaires américaines en Afghanistan et en Irak répondent d'abord et avant tout à des préoccupations de sécurité. Habermas l'admet pour l'Afghanistan, mais récuse l'existence d'un lien entre le régime de Saddam et al-Qaïda : sans doute son papier a-t-il été rédigé avant que le quotidien britannique The Daily Telegraph ne publie les documents qui ne laissent, sur la fertilité de ce lien, aucun doute.

N'importe : lutter contre le terrorisme à l'aide de bombes, de missiles, d'avions et de blindés, poursuit le philosophe allemand, n'a aucun sens : le salut "ne peut venir que d'une mise en réseau parallèle des services d'information et des administrations pénales, du contrôle des flux financiers et, d'une manière générale, de la surveillance des relations logistiques". A moins que ne s'incarnent l'Omnivoyant de Nicolas de Cuse ou le démon de Laplace, on voit mal comment surveiller la totalité des "relations logistiques" mondiales (j'avoue ma perplexité par rapport à l'acception exacte cette _expression) ou contrôler les flux financiers mondiaux, vieux rêve marxien.

Traiter les terroristes et ceux qui les hébergent, les entraînent et les financent par la terreur et l'effroi confronte, naturellement, les Etats-Unis à la nécessité de remplir le vide des régimes défaits. Loin de nourrir les projets ethnocentriques de la Rome et de la Grèce antiques, ou de l'Europe jusqu'aux années 1960, les Américains n'entendent imposer aucune valeur, seulement deux instruments : la démocratie et le règne de la loi.

Décrire les Etats-Unis comme un hegemon hobbésien qui ambitionne d'imposer ses valeurs au reste du monde, ce que fait Habermas, conduit à masquer les deux grandes questions dont la réponse conditionne l'intelligence des récents événements.

D'abord la question de l'origine de l'hyperpuissance américaine. Ce qu'il est convenu d'appeler l'empire américain n'est pas un empire comme l'humanité en a vu naître et mourir à maintes reprises. En toute rigueur terminologique, l'empire américain n'en est pas un : le concept d'empire suppose la soumission d'Etats, de territoires à un gouvernement central ; rien de tel ici. Au surplus, la plupart des empires puisaient une partie au moins de la richesse (parfois très relative) de leurs élites dans les ressources des territoires soumis. Autrement dit, la plupart des empires devaient une part au moins de leur prospérité à leurs victoires militaires. Les Américains ont renversé le paradigme de la force (les Britanniques leur avaient ouvert la voie) : c'est de leur prospérité que naissent leurs formidables capacités militaires. S'interroger sur l'hyperpuissance américaine revient à rechercher les causes de cette prospérité. (Il n'est pas dit que le résultat de cette recherche plaise à Habermas).

Ensuite la misère du monde arabo-musulman. Les Occidentaux ignorent généralement que non seulement il y eut un Empire arabe, fondé par les successeurs immédiats du Prophète Mahomet aux VIIème et VIIIème siècles, mais encore l'un des plus fabuleux de l'histoire de l'homme, rivalisant en étendue et en splendeurs avec l'Empire romain lui-même. Jusqu'au quinzième siècle le monde musulman et l'Europe chrétienne firent jeu égal, l'avantage allant le plus souvent aux musulmans, puis l'Europe prit le dessus, de manière de plus en plus nette, jusqu'à la complète dislocation de l'Empire ottoman, dernier avatar de la domination islamique. Comme l'a montré Bernard Lewis, ce ne sont pas tant les armées musulmanes qui perdirent en valeur, que les armées, et surtout les armes, européennes qui gagnèrent en technicité et en efficacité.

Pourquoi ? La réponse est connue : l'essor de l'économie de marché et la révolution industrielle sont des phénomènes spécifiquement européens. Rien de comparable en terre d'islam, dont un aspect au moins paraît radicalement inconciliable avec la modernité : le fixisme normatif. Le progrès, qui surgit avec la Renaissance, suppose de constantes évolutions normatives. Or l'écrasante majorité des docteurs de la loi islamique s'accordent depuis mille ans sur ce point : les normes islamiques du vivre en commun ont été arrêtées une fois pour toutes au Xème siècle. Ce fixisme normatif est indubitablement l'un des motifs majeurs du retard pris par le monde musulman sur le monde occidental. En imposant la démocratie, les Américains imposent le principe de la libre discussion du contenu des normes par la communauté des citoyens.

L'histoire dira si ce coup de pouce américain au destin de la civilisation arabo-musulmane augure d'une nécessaire et souhaitable renaissance islamique, mais une chose est certaine : rien n'est pire pour ces peuples que le maintien du statu quo actuel, qui est synonyme de misère et de charniers.

Les causes de l'hyperpuissance américaine, les motifs du retard arabo-musulman : voilà des sujets dont la réflexion est digne de l'intelligence, du savoir et des préoccupations morales de Jürgen Habermas. L'apologie du statu quo ne l'est pas.


Drieu GODEFRIDI
Juriste, philosophe
Codirecteur de l'Institut Hayek Institute 


Source: conscience-politique

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